AGUR12 — précisions de la FRC et de SUISA

ajouté le 20.01.2014 dans Suisse • par SwissTenguCommentaires (0)
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Pour faire suite à mon précédent article sur le rapport final du groupe de travail AGUR12, voici quelques informations récoltées auprès de la SUISA et de la FRC.

FRC : on a limité la casse

J'ai pu obtenir auprès de Mme Bettschart (juriste à la FRC ayant participé au groupe de travail) quelques précisions par rapport à la position de la FRC quant aux propositions.
Il faut garder en tête une chose : les propositions émises sont un consensus regroupant "les propositions ayant le moins d'opposants". De ce côté, la Fédération admet avoir plus limité la casse que réellement obtenu des avancées marquées pour les consommateurs. Elle est très satisfaite d'avoir pu faire passer le problème de l'offre légale dans les propositions finales, ce que je comprends tout à fait.

Là où le bât blesse, c'est quand on regarde ce qui est dit par rapport aux autres propositions, toutes portant plus sur la répression que l'ouverture : à priori, la FRC ne semble pas voir de problème à appliquer le blocage "pédophile" contre les sites de partage, autrement dit appliquer un blocage géré par une entité annexe, découplée du chemin judiciaire normal… Mettre les deux actes (piratage et pédophilie) dans le même panier et ne pas voir les potentiels problèmes que cela pourrait causer (et causera) est faire preuve d'un certain aveuglement, à mon sens.

Pour le reste, en vrac :
il ne semblerait pas que la partie "consommateurs", représentée par la FRC et ses pendants suisse-allemand (le SKS et le kf), ait été approchée tant par l'IPI que par des entités externes pour pousser des décisions allant dans le sens de la répression. C'est logique, les consommateurs ne veulent pas plus de répression, mais un meilleur accès aux contenus. Pour rappel, j'avais ouï dire que certains représentants des ayant-droits avaient été approchés par l'IPI.
Cependant, il y a eu des discussions en dehors du groupe, le mandat invitant les différentes parties à communiquer et se rencontrer à côté des séances organisées. À ce niveau, je n'ai pas pu avoir d'information.

Selon la FRC, un des principaux problèmes rencontrés lors des discussions a été la pluralité des intérêts : chaque représentant tentait de défendre bec et ongles son bout de gras, au lieu de tenter de faire des alliances entre les différentes parties en présence. J'aurais par exemple bien vu les consommateurs se rallier aux utilisateurs (représentés entre autres par Economie Suisse…) pour appuyer certains propos, comme l'offre légale, la simplification de l'accès aux contenus, les voies à emprunter pour faciliter l'émergence d'offres légales de qualité voire des rapprochements avec les offres déjà disponibles dans les pays voisins. On peut noter que les "utilisateurs" se sont surtout concentrés sur le "double-paiement", à savoir les différentes redevances pour la copie privée…
A ce niveau, pour moi, c'est un acte manqué, et pas des moindres, bien que des réunions bi- ou tri-latérales aient eu lieu entre certaines associations, selon Mme Bettschart.

Pour revenir au problème de l'offre légale : il semblerait que ce soit plus un souci économique que légal. En effet, le marché suisse est très restreint, et ne semble pas intéresser les fournisseurs de contenus. Ce qui est assez stupide de leur part, en fait : d'un côté "ça" pleure parce qu'on pirate en Suisse, d'un autre côté on nous sort que le marché est trop petit… Ou comment passer pour des andouilles.
Ce qui est dingue, c'est de voir des offres légales accessibles depuis la France et l'Allemagne, mais PAS depuis la Suisse… Pourtant, en laissant notre pays y accéder, au niveau langues on couvre 80% voire plus du territoire. Pour rappel, on est 8 millions, tout de même. Ça fait juste ~6 millions de clients potentiels, avec des abonnements à, disons, 10 francs par mois, soit environ 700 millions de francs par année… Mais on peut s'en passer ;).

J'ai aussi obtenu une précisions par rapport à ce qui serait couvert par la partie "campagne d'information" (9.1) : il s'agirait d'une information globale, la FRC ayant par exemple remarqué que les consommateurs ne savent pas la différence entre la redevance LRTV (Billag) et celle pour la copie privée, ou encore la mention "droits d'auteurs" sur leur facture de télévision.
Il est vrai que permettre à tout le monde de savoir pour quoi on paie réellement ne ferait pas de mal. Ça permettrait peut-être même de bouger les gens pour demander des changements.
Ce genre de manques ne m'est pas apparu jusqu'à maintenant, ayant moi-même eu la curiosité de me renseigner sur les diverses taxes et redevances qu'on paie à longueur d'années et d'achats.

SUISA : c'est correct et équilibré

Au niveau de la SUISA, j'ai pu obtenir quelques explications/arguments de la part du Directeur général adjoint, Vincent Salvadé. Je lui avais fait parvenir mon billet précédent, de manière à avoir son avis et ses précisions quant à certains points. Il n'a malheureusement pas eu le temps de développer tous les points.

À priori, le PFPDT s'est montré favorable aux propositions, en particulier celle parlant du traitement des données, à savoir la collecte des informations de connection. Je suis un peu surpris, sachant que l'adresse IP est une donnée personnelle depuis le cas Logistep et son éviction du paysage suisse.
Contacté, le Préposé m'a appris deux choses :
- Il n'a pas pris position par rapport au rapport AGUR12.
- Sa position n'a pas changé depuis l'arrêt Logistep et est reflétée dans son rapport d'activités (voir notamment le 20ème chiffre 1.3.3, et le 18ème, chiffre 1.3.5).

Par rapport à ma remarque sur le "stay down", il semblerait que des «spécialistes» ont jugé que les problèmes techniques n'étaient pas insurmontables. Je voudrais bien savoir qui sont ces «spécialistes», je suis sûr que pas mal de monde serait intéressé par leurs idées.
Il n'y a qu'à voir les dérives sur Youtube et autres pour se rendre compte que c'est le Bronx complet.

Il réfute la notion de censure lors des blocages de sites : il s'agirait simplement de l'application de lois adoptées démocratiquement, et donc une conséquence de la démocratie… M. Salvadé fait une comparaison avec le commerce traditionnel: une échoppe qui pratique un commerce illicite finit par se faire fermer par l'autorité, souvent même si elle a des activités légales en parallèle. M. Salvadé se demande par conséquent pourquoi il devrait en aller différemment sur Internet.

Pour finir, M Salvadé réfute aussi la comparaison avec la HADOPI française : les messages explicatifs envoyés aux personnes qui violent gravement le droit d'auteur ont pour but de les rendre attentives à la situation légale, afin qu'elles aient une dernière chance de régulariser leur comportement. Si elles ne saisissent pas cette chance, leur responsabilité sera ensuite clairement engagée devant les autorités judiciaires. Mais il n'y aura pas de coupure de l'accès internet, comme en France…
C'est comme l'Aspirine :

Télécharger le Ogg ou le Mp3
(Extrait tiré de Casino Royale, 1967 — voix de Woody Allen)


Je tiens à souligner que M Salvadé a insisté sur le fait que seuls les cas "graves" seraient la cible de ces diverses mesures — mais je n'ai aucune précision de ce qu'il entend par "grave". D'après M. Salvadé, cette notion devra être précisée par la jurisprudence, comme c'est déjà le cas, par exemple, pour la notion d'infractions commises "par métier" en droit pénal.
Si on se réfère à ce qu'il se fait à l'étranger, n'importe quel gamin prenant un album de Justin Bieber sur un site de partage pourrait être considéré comme un vil pirate portant gravement atteinte aux revenus des ayant-droits… Le manque flagrant de précision à ce niveau est une porte ouverte à tous les abus. N'oublions pas non plus que la Suisse a déjà fort à faire avec ses banquiers — décision pourrait être prise de laisser faire les ingérences américaines au niveau du droit d'auteur pour tenter de faire baisser la pression.
Vous rigolez déjà, mais je le vois venir gros comme une maison.

De manière général, il semble satisfait des propositions émises — logique, au final : seuls les consommateurs vont devoir sacrifier leurs libertés, seuls eux devront faire des efforts pour trouver des offres qui n'existent pas. Aucune des solutions proposées par les ayant-droits (toutes catégories confondues) ne vont dans le sens du consommateur. Toutes ne parlent que de répression, punitions, poursuites pénales, amendes et blocages.

La Suisse, ce petit pays ne représentant aucun intérêt commercial, mais dont les pratiques de piratage créent une perte énorme.

Que dire de plus… En gros, c'est le petchi complet, chacun a tiré la couverture à soi, on s'est sans aucun doute tiré dans les pattes à la moindre occasion, pour finir par accoucher d'une série de propositions vagues et n'apportant pas de solution au problème : on veut nous couper l'accès aux contenus sans offrir de voie légale en contrepartie.
On tente aussi de faire passer des couleuvres sous prétexte que "c'est pas pareil que dans les pays voisins". Certains ont aussi tenté de noyer le problème de l'offre légale (oui, Markus, je l'ai aussi appris ;) ) pour éviter de se faire taper sur les doigts par tout le groupe.

Au final : les auteurs ne seront sans doute pas mieux rémunérés; l'accès à la culture ne sera sans aucun doute pas simplifié ni facilité; les distributeurs "physiques" vont continuer de faire leur beurre sur le cul de la crémière; le consommateur final sera, comme toujours, le dindon de la farce, devant payer une chaîne de distribution inefficace, en achetant des biens périssables (un cd, dvd ou bvd est tout sauf éternel !) au lieu de pouvoir simplement télécharger les contenus, comme peuvent le faire les Français, Allemands et Américains.

On doit tout de même se rappeler d'une chose : on est en Suisse. Le temps que le rapport soit approuvé par le Conseil Fédéral, que des décisions soient prises, des conséquences tirées et des lois promulguées, puis appliquées, de l'eau aura passé sous les ponts. Peut-être que l'offre légale se sera enfin développée dans notre beau pays, et que le piratage ne sera plus qu'anecdotique, rendant d'office les lois caduques :). On peut rêver, non ?

Bon, évidemment, connaissant tout ce petit monde, ça va plutôt finir comme ça :
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Les ayant-droits chevauchant leurs rêves du Contrôle Total
(Extrait de Dr Strangelove, 1964)


Tengu, qui a de la peine avec la logique de certains.