Presse en dérive

ajouté le 30.07.2013 dans Suisse • par SwissTenguCommentaires (7)
Tags: socialiste taxe media democratie

J'ai eu l'occasion de lire un document intéressant, produit par le Parti Socialiste Suisse, à propos des médias et de leurs problèmes financiers, qui portent préjudice à une information et un journalisme de qualité.
Le PS propose 3 mesures pour accompagner financièrement les médias, pour qu'ils s'adaptent et offrent à nouveau une qualité et une diversité qui fait défaut depuis pas mal de temps.

Au premier abord, j'ai été très négatif : encore des taxes, encore des redevances, encore une industrie sous perfusion aux frais du contribuable.
Je suis allé jusqu'à comparer cela à la mise sous perfusion des Majors de la culture. Je le fais encore, mais un poil plus timoré. Voici pourquoi.

La presse est malade

C'est un fait — le document l'explique très bien. Réduction du nombre de titres, regroupements sous la même enseigne etc, tout cela détruit le paysage médiatique "habituel" de la Suisse. Les fusions et rachats à répétition n'aident en rien à conserver une diversité de contenus, diversité on ne peut plus nécessaire au fonctionnement d'une démocratie. Les médias sont censés nous aider à nous faire nos opinions, leur diversité étant censée nous assurer une neutralité adéquate.
Or, si la diversité diminue, la neutralité des contenus diminue tout autant (et on ne parle pas de la qualité : contenus repris entre différents titres, erreurs, partialité si ce n'est manipulation etc). Ce qui représente un "léger" danger, du fait que les citoyens ne pourront plus se faire leur propre idée sur les sujets abordés, par manque de diversité d'analyse.

Si on regarde les statistiques concernant les tirages, on constate qu'effectivement le nombre d titre a diminué. Environ une huitantaine depuis 1995 (selon la note dans le tableau, les chiffres précédents ne sont pas comparables directement - mais ils ne donnent pas plus d'information…).
À cela, il faut voir deux choses :
1. les journaux qui ont effectivement disparu faute de lectorat
2. les journaux qui ont été rachetés, puis supprimés pour diverses raisons, typiquement ligne éditoriale trop semblable à un autre titre du même groupe, ou, au contraire, trop éloignée de celle du groupe. Ou encore "pas assez rentable".
On peut noter que la plus grosse chute a commencé lors de la démocratisation des radio, TV et, surtout, Internet. Ce dernier étant un moyen fort commode pour se renseigner sur tous les sujets possibles.

Il faut aussi garder une question en tête : est-ce que tous ces titres disparus offraient réellement une diversité de contenu et d'opinion ? En effet, c'est le cheval de bataille du PS pour instaurer de nouvelles taxes — mais avons-nous réellement perdu quelque chose avec ces fermetures multiples ?
N'est-ce pas plutôt la recherche de bénéfices et de profits de la part des grands groupes qui poussent les contenus au bord de la déprime chronique et insipide ?
Actuellement, il y a deux mastodontes au niveau Suisse : Ringier et Tamedia. Il existe d'autres groupes, mais nettement plus petits.

Cela réduit nettement la marge de manœuvre des médias dits "traditionnels". Ils ont besoin d'infrastructure (bureaux, accès aux différents réseaux de communication, imprimeries etc), doivent dégager du bénéfice au risque de se faire retirer des kiosques… Des conditions de travail tout sauf idéal en somme.
Et la qualité et la diversité des contenus s'en ressent fortement.
En conséquence directe : une baisse des lecteurs, comme l'attestent les derniers chiffres de l'OFS (note : les dernières années, il y a eu moins de personnes interrogées. Cela pourrait vaguement influencer).
Il en va de même pour la télévision et la radio. Mais, en parallèle, l'utilisation du Net explose, ce qui est compréhensible :
- accès illimité à une quantité de sources illimitées
- possibilité de partager les informations avec d'autres personnes
- possibilité d'interagir directement
- possibilité de discuter de l'information via les média sociaux (voire directement en commentaire sur les sites d'information)
- ... encore beaucoup de possibilités qu'un journal en papier n'offre pas, une télévision pas tant que ça, et une radio à peine.
Sans oublier le fait qu'Internet représente un flux continu.

Le PS propose, pour permettre une certaine indépendance et une meilleure qualité du traitement de l'information, d'aider au passage Numérique et promouvoir le bon journalisme (celui qui creuse au fond des choses au lieu de copier une dépêche ATS/AFP/Reuters/autres) via différentes mesures économiques.
Et c'est là que je me permet d'être nettement moins d'accord.

Redevance pour tous

Le PS se dit favorable pour une redevance RTV pour tous, indépendante de la possession d'appareil ou autres. OK, je pense qu'on ne va pas y couper. Par contre, ils sous-entendent qu'une augmentation de cette redevance sera peut-être nécessaire, et n'abordent absolument pas du tout la perception. On va le faire à leur place, en prenant 2-3 chiffres en plus.

Avec la SSR qui, selon le rapport, affirme manquer de 54 millions par année, j'ai une petite idée : Billag.
Cette société coûte la bagatelle de 50 millions par année à la confédération pour percevoir une redevance reversée majoritairement à un service public. Pour rappel, Billag est une société privée, chapeautée par Swisscom, société privée elle aussi, dont la Confédération est actionnaire majoritaire à environ 54%. Bref.
En suivant le raisonnement du PS, une société privée percevra l'équivalent d'une taxe pour un service public. Il n'y a pas erreur dans l'énoncé ?

Si la redevance RTV est vraiment imposée à tous les ménages, il serait naturel qu'elle devienne une taxe et, comme telle, soit perçue via les impôts.
Cela permettra plusieurs choses :
- fini Billag et ses méthodes stasistes
- fini les fraudeurs (bah oui)
- application d'un tarif social, ce qui permettra aux faibles revenus de ne pas crouler sous les 460.- par an
- fini les problèmes de confidentialité et les possibles problèmes de fuites de données : Billag n'aura pas besoin d'avoir accès à SEDEX et à votre dossier auprès des assurances sociales.
- les 50 millions que coûtent Billag pourront être réaffecté plus intelligemment, dans la promotion des médias, par exemple

Je suis surpris que cette question n'ait pas du tout été traitée par le PS — pourtant, la redevance perçue par Billag est un problème social en soit. De par son montant, elle pose des problèmes à plus d'un ménage, qui doivent demander des subsides pour la payer ! Il y a une incohérence assez énorme, non ?
Quant à laisser entendre qu'elle pourrait prendre l'ascenseur… Aucun commentaire.

Une "taxe google"

Ensuite, vient la partie délicate : la taxation des données. Plus précisément, la taxation des sociétés fournissant un service sur le Net employant d'une manière ou d'une autre les produits des médias suisses. Cette taxe est plus connue sous le nom de "taxe google" par nos voisins — le PS a dans le collimateur toutes les sociétés type Google, Yahoo, Microsoft etc qui fournissent un service avec des contenus journalistiques. Cela comporterait aussi les réseaux sociaux. Vais-je devoir payer une taxe pour chaque lien RTS que je retweet ?
Ça se vaut, ça se veut bien pensé et tout, sauf qu'on sait de suite comment ça va finir : désindexation des contenus, chute des visites, baisse des revenus publicitaires, et on n'en parle plus.
A ce niveau, le PS est un doux rêveur — les grosses multinationales ne verseront pas un centime, même si, moralement et éthiquement, elles devraient le faire. Cette bataille a été menée de nombreuses fois, avec différents angles d'attaque, et au final ça ne s'est jamais terminé comme prévu.
Il aurait fallu faire cela avant, bien avant que Google et autres deviennent ce qu'ils sont. À ce niveau, les médias et la presse en particulier se sont réveillés trop tard. Cela me rappelle une certaine industrie culturelle, pas vous ?

Taxes publicitaires

Là, je suis un peu embêté : je n'ai rien trouvé qui me parle de cette "taxe publicitaire" mentionnée page 13 du rapport. Aucune information sur ce que c'est, à quoi elle s'applique, à combien elle s'élève, qui la paie… Un peu léger, tout de même.
Le fait est que ce rapport manque cruellement de références accessibles, voire de références tout court.
Pratique pour contrer les arguments. On ne contre pas du vide ;).

La redistribution

Bah oui, on ne va pas récolter des taxes partout où c'est possible sans redistribuer derrière.
En la matière, l'OFS est une bonne source pour savoir à quoi, actuellement, sont employées les différentes subventions. On y apprend, par exemple, ceci:
La somme des redevances que touchent les diffuseurs locaux de programmes de radio n'a cessé de progresser ces dernières années, même si c'est dans des proportions modestes. Les redevances encaissées par les télévisions locales ont en revanche plus que triplé depuis 1996.

En l'occurrence, les TV locales sont passées de 1.3 millions (en 95) à 6.5 millions en 2008. Gageons que ce montant aura encore grimpé pour les années suivantes.

On y apprend aussi une chose intéressante :
Le reste (de la redevance) est réparti pour le dédommagement de la gestion des fréquences et des poursuites engagées contre d’éventuels fraudeurs des redevances.

Donc l'OFCOM se gave à deux sources niveaux finances : la location des fréquences ET nos redevances… Moi qui pensais, bêtement, que la gestion des fréquences était couverte par les coûts de location… Je n'ai pas la même logique qu'eux, à voir.
Par contre, je suis un peuuuu… surpris pour le reste : les poursuites ne coûtent rien au créancier : ce dernier peut (et en général le fait) répercuter les coûts administratifs (proportionnels au montant de la poursuite) sur le montant total dû par son débiteur. Certes, il doit avancer la somme, mais au final… Bref, ça sent un peu le bullshit — oh, rien de grave hein. Pour information, Billag affirme envoyer environ 60'000 mises en poursuite annuelles, et génère environ 1 million de rappels.
Il serait intéressant de savoir à combien se montent les deux montants décrits et, aussi, de savoir dans quelles poches ils vont. L'OFCOM se sert pour la gestion des fréquences, mais l'autre… Billag ? Fort probable. En plus de leurs 53 millions de paie ? Sans aucun doute. C'est rentable, de percevoir une redevance pour le compte de l'état ;).

M'est avis qu'une petite visite de cette redistribution fera aussi 2-3 miracles.

Indépendance des médias

Là, c'est le drame : je suis toujours en train de me demander comment les médias pourront être indépendants et libres s'ils sont subventionnés à hauteur de plusieurs millions par l'État ? Certes, la Constitution stipule que l'indépendance des médias doit être garantie, et le PS mentionne, page 11, qu'il "ne faut en aucun cas toucher à l'indépendance des médias et du journalisme exigée et garantie par la Constitution".
De bien belles et sages paroles, seulement… Je vois plusieurs problèmes :
à l'heure actuelle, pas mal d'élus et représentants politiques sièges aux conseils d'administration des groupes de presse. Le conseil d'administration de ces groupes a le droit de vie ou de mort sur les titres lui appartenant. Pour peu qu'un titre ait des pensées (voire des enquêtes) pouvant déplaire à une majorité du CA, je ne donne pas cher de sa peau. Ou, tout du moins, du journaliste qui ferait des vagues.
"Mais on n'a jamais vu ça voyons", allez-vous répondre. Oui… Peut-être devrions-nous nous poser la question du "pourquoi". Je ne vais pas re-développer ce que l'excellent Adriano Brigante a analysé et montré. Mais je vous invite fortement à aller lire son article, et pas que, au final : son blog est une perle rare.
De plus, quand on voit que le subventionnement sera lié à un mandat de prestation, ça me fait curieusement penser au droit de cuissage. À mon sens, tant l'état que les groupes médias sont trop gangrénés à tous les niveaux par le copinage et les conflits d'intérêts. Même la démocratie a de la peine à s'appliquer dans certains cas, c'est dire si l'indépendance des médias sera, au contraire, vidée avec l'eau des toilettes de manière à pouvoir continuer à magouiller tranquillement dans le dos du Peuple. Peuple qui, en passant, s'en contre-fiche, tout obnubilé qu'il est par le Foot, la Criiiise, le nouveau-né royal ou encore la balade papale en Amérique du Sud… Mais l'interne, le fonctionnement de son propre pays, aucun intérêt. Les journaux le disent, "tout va bien", et nous abreuvent de faits divers aussi insignifiants les uns que les autres.
Je ne pense pas non plus que les subventions vont augmenter la qualité des articles. Si l'argent tombe dans le bec sans effort, pourquoi se tuer à creuser, chercher, interroger etc ? J'ai un sacré doute quant à l'effet bénéfique de ces subventions.

D'autant qu'il faut garder un petit détail en tête : comme ces subventions seront distribuées uniquement "aux méritants", ça passera à côté d'une multitudes de médias 100% indépendants ­— blogs, sites d'informations ou autres. Par exemple, même si je me tue à trouver des informations, les étudier, les analyser et que je sors un article, je ne toucherai jamais le moindre centime. Il en sera de même pour l'excellent Jet d'encre, ou encore l'inévitable Masse Critique, et tant d'autres que je ne connais pas.
Eux représente la relève de la "presse traditionnelle". Eux représente des sources d'informations permettant de s'élever au-dessus de la masse grouillante des médias actuels. Mais leur seule reconnaissance sera celle du public, en aucun cas de l'État, trop occupé à faire en sorte que ses magouilles ne filtrent pas.

Pour toutes ces raisons, je n'approuve absolument pas la prise de position du PS. Le rapport manque de références, certains problèmes ne sont abordés que superficiellement, et les solutions avancées sont soit incomplètes, soit à côté.
D'autant que la qualité ne s'achète pas par des subventions.

T.